Revue Objectif Conseiller|Juillet / août 2001
Comment survivre quand on est petit?
Par René Lewandowsky

Marché saturé, concurrence féroce, croissance difficile, les fonds communs québécois tentent de se démarquer pour subsister.

Small is beautiful.

Cette idée qui a fait du chemin il y a une dizaine d’années ne tient plus très bien ces temps-ci. Aujourd’hui, mieux vaut être costaud pour affronter une concurrence qui vient de partout. Surtout dans l’industrie des fonds communs de placement (FCP), un secteur dominé par des mammouths qui ont envahi les territoires canadien et québécois. Avec leur image de marque, leurs campagnes de pub et des moyens colossaux, les Fidelity, AIM, CI, Investors et autres mastodontes imposent leurs règles aux courageux survivors. Un contexte d’affaires accentué par la récente déconfiture des marchés boursiers, dégringolade qui affecte plus particulièrement les moins nantis. Pourtant, de téméraires petites firmes québécoises, dont la plupart ont moins de dix ans, ont décidé de jouer dans la cour des grands. Un peu comme dans la populaire bande dessinée Astérix : assailli de toutes parts, le petit village de vaillants Gaulois résiste aux Romains conquérants grâce à la potion magique. Est-ce que les FCP du Québec pourront résister face à l’envahisseur? Tout à fait, affirme Claude Séguin, président de CDP Participations, une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec. « Certaines firmes sont plus affectées par la conjoncture, mais il y a de la place pour celles qui savent s’adapter et ont la bonne stratégie », dit-il.

Or justement, les petites maisons québécoises doivent constamment innover pour se tailler une place. « Il faut se positionner comme un joueur de créneaux », dit Guy Le Blanc, président de COTE 100, une firme de FCP québécois établie depuis 1992 à Saint-Bruno. « Il ne faut surtout pas s’engager sur le même terrain que les géants », renchérit Marc Saint-Pierre, président de Fonds mutuels Cartier, de Montréal.

Pour se distinguer, COTE 100 a adopté le modèle de la petite boutique spécialisée. D’abord en distribuant elle-même ses produits. Pas d’intermédiaires, donc, pas de frais de transaction à l’entrée ni à la sortie. Puis, en offrant un service à la clientèle hors pair. COTE 100 est l’une des rares compagnies où le client peut parler directement avec les gestionnaires. « Nous avons 4 000 clients dont la plupart proviennent du bouche à oreille », confie Guy Le Blanc. Autre distinction : COTE 100 ne fait affaire qu’au Québec, et n’a pas l’intention de s’étendre au-delà des frontières de la Belle Province. COTE 100 a aussi fait son créneau en développant des produits spécialisés : un fonds REA (qui fut le deuxième du genre à être lancé au Québec en 1995); un fonds de petites capitalisations qui s’adresse à une petite partie du portefeuille d’un investisseur; un fonds d’exportation, qui ne comporte que des titres de sociétés exportatrices, etc.

« Les entreprises québécoises doivent concevoir des fonds particuliers pour avoir du succès », soutient Lise Foley, ancienne vice-présidente de l’Institut canadien des valeurs mobilières et ex-présidente des Fonds mutuels Cartier. Cette entreprise a d’ailleurs opté pour le positionnement en tant que spécialiste en gestion de portefeuille, plutôt que simple promoteur. C’est pourquoi les dirigeants ont misé sur l’approche multigestion, un modèle qui fait appel à plusieurs gestionnaires. Tous les Fonds Cartier sont gérés par trois ou quatre gestionnaires; chacun a la responsabilité du tiers ou du quart de l’actif sous gestion. Par exemple, le fonds d’actions canadiennes est géré à parts égales par CDP Global, Jarislowsky Fraser et Magna Vista. « Un fonds, c’est comme un trio de joueurs dans une partie de hockey, illustre Marc Saint-Pierre. Pour faire une bonne ligne, ça prend des plombiers, de bons marqueurs et des joueurs qui vont dans les coins! »

Par cette approche, les Fonds Cartier veulent aider les représentants à bâtir le portefeuille de l’investisseur. Mais c’est aussi une façon de faire qui enlève un peu de contrôle aux conseillers. Exact, admet M. Saint-Pierre. « Ce n’est pas le rôle des représentants d’être gestionnaires, tranche-t-il. La plupart ne connaissent pas ça! »

« Nous voulons au contraire redonner le contrôle aux représentants », affirme pour sa part Raymond Lepage, vice-président, gestion de fortune, à StrategicNova, une des plus importantes firmes québécoises avec près de 3 milliards d’actif sous gestion. Selon lui, le vrai pouvoir est dans les mains des conseillers, et mieux vaut leur offrir une gamme de produits spécifiques dans laquelle ils pourront piger que de décider à leur place.

Ainsi, tous les fonds du groupe ont leur propre philosophie de placement : valeur, croissance, région géographique, etc. « Nous offrons également des produits très novateurs, souligne Raymond Lepage. Comme le seul fonds canadien de technologie de type valeur. » L’an passé, alors que le NASDAQ a chuté de 38 %, ce fonds techno a grimpé de 8,5 %. StrategicNova offre aussi un fonds mondial de débentures convertibles, ainsi qu’un fonds de produits dérivés.

À Évolution, promoteur montréalais des Fonds Azura et Avix, on joue la carte Québec. « Tous nos fonds sont gérés à l’externe par des gestionnaires québécois », dit la présidente d’Évolution, Marie Desroches. L’entreprise donne ses mandats de gestion à des firmes comme Montrusco, Jarislowsky Fraser, Addenda, etc.

Évolution a également lancé une famille québécoise : les Fonds Québec, qui n’investissent que dans des entreprises d’ici. De plus, par l’entremise des Fonds Azura, des fonds de fonds, la société se spécialise dans la gestion active de FCP. « On achète des FCP selon les compétences des gestionnaires, explique Marie Desroches. Si l’un d’entre eux quitte le fonds, on met celui-ci en vente. »

Mais, malgré tous les efforts du monde, les petites firmes du Québec se butent à une réalité presque déprimante : l’image de marque. Car, quel est le premier réflexe d’un représentant? « Lorqu’un client veut acheter des fonds, je pense tout de suite lui offrir du Fidelity, du AIM ou du CI », dit Bertrand Huiban, conseiller en placement à Valeurs mobilières Banque Laurentienne. « C’est très rare que je vais songer à des fonds québécois. » Pourtant, les investisseurs du Québec sont prêts à faire confiance aux FCP québécois. Selon un sondage informel réalisé à l’interne par Évolution, à compétence et à rendement comparables, plus de 50 % des clients interrogés ont déclaré être intéressés par ce type de produits. Sauf qu’ils ne les connaissent pas. « C’est facile à vendre, mais le problème, c’est que nos moyens sont limités et que la mise en marché coûte une fortune », fait remarquer Marie Desroches. Selon elle, il faudrait que le gouvernement vienne en aide aux firmes de FCP québécoises en adoptant des programmes comme celui des REA, lancé il y a quelques années. Le gouvernement avait déjà lancé un programme de crédits d’impôt en 1998 pour encourager la création de nouveaux fonds. Les subventions donnaient droit à un remboursement de 50 % des dépenses admissibles, jusqu’à concurrence de 250 000 $ par fonds. Mais le programme a pris fin en mars dernier. Que faire maintenant? « La clé, ce sont les réseaux de distribution », avance Claude Séguin, de CDP Participations. « La performance du fonds est très importante, mais elle n’est pas suffisante pour percer le marché », estime Marc Saint-Pierre. Le PDG des Fonds Cartier donne l’exemple d’une firme étrangère, Scudder, qui avait tenté une percée au Canada il y a quelques années. « Scudder avait été incapable de se démarquer, faute d’un réseau de distribution. »

Or, depuis quelques années, la Caisse a investi gros pour aider les petites firmes québécoises à faire leur marque. Notamment par le truchement de sa filiale CDP Services Financiers, qui a pris des participations importantes dans plusieurs d’enter elles. Et la Caisse n’a pas hésité à en appuyer certaines pour qu’elles fassent l’acquisition de leur propre réseau. Comme les Fonds mutuels Cartier, qui ont acquis plusieurs entreprises dans les dernières années par le biais du Groupe Partenaires Cartier. Aujourd’hui, le groupe compte six sociétés (le réseau BRM, Courvie-Dubeau, Great Pacific, etc.) et comprend près de 4 000 représentants et planificateurs financiers auxquels, bientôt, les Fonds Cartier seront de plus en plus familiers.

« Nous voulons pénétrer le réseau de courtiers en valeurs mobilières », avoue Marie Desroches. Évolution met d’ailleurs beaucoup d’efforts pour être distribué par les Merrill Lynch, Financière Banque Nationale, Valeurs mobilières Desjardins, etc. La firme a trois démarcheurs à temps plein qui font des présentations aux représentants de ces firmes, ainsi que dans le réseau des planificateurs financiers. Même son de cloche à StrategicNova, dont les efforts sont axés sur les conseillers en placement. La firme est en démarchage continuel, en effectuant des présentations de groupe, ou même en rencontrant les conseillers un à un. En ce moment, ses produits sont présents chez environ 500 représentants.

« Il faudrait que les petites firmes puissent créer des alliances stratégiques avec de gros réseaux, reconnaît Lise Foley en ajoutant que, pour y arriver, il faudrait que les dirigeants québécois soient un petit peu plus entreprenants. « Ça prend des visionnaires sur les plans de l’administration et des opérations, opine-t-elle. Une petite firme de FCP se gère comme PME, pas comme une grande entreprise. Il y a encore trop de fonctionnaires dans l’industrie. »