Magazine Finance – Placements / Gestion d’actifs/ Juin-Juillet 2001
Stratégies d’investissement
Douce revanche des gestionnaires de style valeur
Un dossier de Stéphane Desjardins


« Nous n’essayons pas de dénicher les quelques gagnants qui émergeront d’un océan d’entreprises qui n’ont pas fait leurs preuves. Nous ne sommes pas assez brillants pour cela, et nous le savons. »
- Warren Buffet

Traités comme des parias par des millions d’investisseurs excités par les promesses des nouvelles technologies, ils ont accusé des pertes pendant de long mois. Aujourd’hui, leur style pépère est à la mode plus que jamais. Quelqu’un n’a-t-il pas dit que la vengeance est un plat qui se mange froid?

Quand la bourse est à terre, ils se réjouissent. Quand ils dénichent un de ces bijoux d’entreprise dont le titre est malmené sans raison, ils applaudissent : ce sont les gestionnaires de type « valeur ». Le rêve d’un profit rapide, l’espérance de battre le marché grâce à une recette-miracle, n’est pas leur tasse de thé.

Le maître incontesté dans le genre, c’est Warren Buffett. Le personnage suscite la grogne à Wall Street en dénonçant les régimes d’options faramineux offerts aux dirigeants d’entreprise, par principe d’équité envers les actionnaires (lui-même gère son empire de plus de 34 milliards $ US (G $) de revenus en ne réclamant qu’un salaire de 100 $ US). Le profit de sa firme, Berkshire Hathaway (NYSE : BRKa), a crû de 114 % en l’an 2000, à 3,3 G$ US ou … 2 185 $ US l’action !

« Il n’y a pas d’aubaines parmi nos détentions actuelles. Nous sommes satisfaits des titres que nous avons, mais loin d’en être excités », explique-t-il à même son rapport annuel, dans un style qui lui est propre (voir autre texte).

Canadiens et Québécois ont aussi leurs Buffet bien à eux. Tenez, Larry Sarbit, vice-président principal et gestionnaire du Fonds ciblé américain (33,5 % de gain en 2000), chez AIC, qui affirme que les rendements de 16,6 % (la moyenne du S&P 500 entre 1982 et 2000) sont choses du passé. Et pour longtemps.

« Mathématiquement, de tels retours sont difficilement justifiables, nous a expliqué M. Sarbit. À mon avis, nous serons chanceux si, au cours des prochaines années, nous obtenons un rendement moyen de 6 % en bourse. Et dire que certains fonds de pensions américains croient encore à des rendements de 9 %. C’est ridicule!

Larry Sarbit reconnaît que les dix dernières années ont été savoureuses pour les investisseurs, « mais il y a eu de grandes périodes où on ne faisait tout simplement pas d’argent en bourse. » Ces périodes sont truffées d’occasions pour les gestionnaires de valeur, pense André d’Amours, président de Gestion de placements Valorem.

« Je crois que Buffett a raison », estime aussi Donald F. Reed président de Franklin Templeton. Cette compagnie reconnue pour son style de gestion axé sur la valeur a dû faire face à des rachats importants de ses porteurs de parts au plus fort de l’impopularité de ce style.

Attentes trop élevées

« Il y a de bonnes et de mauvaises années en bourse. Quand on investissait sur le Nikkei dans les années 80, on avait l’impression que les arbres allaient un jour toucher le ciel! On a eu la même impression, dans les années 90, en Amérique du Nord. Mais un fait demeure : les gens ne doivent pas s’habituer à un rendement de 30 % par année. C’est irréaliste. Si j’avais un rendement moyen de 9 % ou 10 %, je serais vachement heureux! » Mais les investisseurs partagent-ils cette vision ? « Beaucoup d’investisseurs, durant la bulle des .com, ont regardé notre firme de haut, dit-il. Nous avons perdu beaucoup d’argent à l’époque. Mais ceux qui recherchaient alors des rendements de 80 % sont aujourd’hui très heureux d’atteindre les 10 %. L’approche valeur prend maintenant tout son sens. »

Celui-ci souligne que le fonds de croissance Templeton, lancé à Montréal en 1954, a produit, en 47 ans d’existence, un rendement moyen composé de 14,8 %. « Ce qui est bien mieux que bien des fonds spéculatifs », dit-il.

Le président des Fonds COTE 100, Guy Le Blanc, en rajoute : « Le rendement annuel composé moyen de la bourse se situe dans les 11 % depuis 1926. Dans les petites capitalisations, ce rendement s’établit à 12,4 %. Chez les blue chips, on parle de 11,2 %. Or, durant les cinq dernières années, les rendements jouaient dans les 20 %. Il y a donc une grosse différence par rapport à la moyenne historique. »

« Il n’y a pas de revanche des gestionnaires de valeur. Je crois tout simplement que nous sommes revenus au cours normal des choses. Tu ne peux tout simplement pas fonctionner dans un système capitaliste sans faire de profits. Point à la ligne », juge-t-il par ailleurs.

« À mon avis, les deux styles (valeur ou croissance) se valent », affirme pour sa part Roger Mortimer, gestionnaire du Fonds distinction canadienne chez AIM (Trimark). « Le gestionnaire de croissance rêve aux profits qu’il va réaliser durant une période donnée, alors que le gestionnaire de valeur ne pense qu’à ce qu’il va perdre durant cette même période. »

« Malgré tout, à long terme, l’approche valeur est une stratégie de placement plus efficace que l’approche croissance, poursuit-il. Au cours des cinq dernières années, les indices des fonds de valeur ont généré plus de rendement que ceux de croissance, malgré la bulle des technos. Même si les fonds de croissance attirent toute l’attention, les fonds valeur, qui font leur bout de chemin dans l’ombre, font définitivement mieux à long terme. À mon avis, la philosophie : « devenez riche lentement » a fait ses preuves.

M. Mortimer mentionne que la croissance ininterrompue des dix dernières années et la bulle des technos n’explique pas totalement les rendements boursiers élevés des dernières années. Il croit que le foisonnement d’informations financières diffusées tous azimuts par les médias y est pour quelque chose.

Warren Buffett en appelle à des anticipations de profits plus réalistes

Les investisseurs espérant des rendements de plus de 15 % vivent dans un monde idéal, pense l’investisseur à long terme le plus respecté au monde, Warren Buffett. La raison est fort simple : seules quelques compagnies pourront, d’ici plusieurs années, se targuer d’avoir réalisé une croissance des profits d’une telle ampleur.

« Je suis disposé à parier avec vous que seulement 10 des 200 plus profitables compagnies de l’année 2000 afficheront une croissance annuelle de 15 % du bénéfice par action, pour les 20 prochaines années », estime celui qu’on surnomme, contre son gré, le sage d’Omaha.

Warren Buffett est reconnu pour avoir érigé un incroyable empire financier à partir de presque rien. Son style de vie simple, ses affirmations décapantes et son succès d’affaires attirent les investisseurs par milliers à l’assemblée annuelle de la compagnie (17 000 en avril dernier), une fête qualifiée de Woodstock pour capitalistes.

L’homme, qui a aujourd’hui 70 ans, n’a jamais changé son style de vie modeste. Il conduit toujours la même vieille voiture, habite un bungalow dans une banlieue ordinaire d’Omaha, Nebraska, et se verse un salaire annuel de 100 000 $. « Je devrais payer pour occuper ce poste », lance-t-il dans le style qui lui est propre. Sa propre firme, Berkshire Hathaway, ne compte que 13 employés … et demie.

Ce partenaire occasionnel de golf de Bill Gates est un des hommes les plus riches du monde avec une fortune évaluée à environ 32 milliards $ US. Ses actionnaires ont aussi bénéficié de son talent. Un investissement de 10 $ dans sa firme, en 1965, vaudrait aujourdhui 51 M$ US, comparativement à 497 431 $ US pour le S&P 500. Fait à noter, il n’a jamais fractionné son titre et n’a jamais versé de dividende.

Sa méthode d’investissement au fil des ans, n’a pas cessé d’impressionner les boursicoteurs et financiers américains, qui voient en lui un véritable gourou du capitalisme. L’homme en rajoute, truffant ses rapports annuels, écrits dans un style imagé, de réflexions philosophiques (parfois irrévérencieuses) sur les milieux financiers et l’art d’investir. Sa philosophie du gros bon sens et ses positions tranchées le font souvent passer pour un iconoclaste sur Wall Street, une communauté, dit-il, où « on n’est pas très fort sur le contrôle de la qualité. »

Warren Buffett s’est toujours méfié des modes frappant la bourse, comme celle des .com. Dans son dernier rapport annuel, il se moque des financiers qui ne jurent que par la technologie en lançant : « Nous avons été très actifs ans le cybercommerce avec Geico (un assureur) … Vous pouvez parier que cette ouverture de Berkshire les font transpirer dans la Silocon Valley. »

Il en remet ainsi : « Nous sommes entrés dans le XXIe siècle en misant sur des industries aussi à la mode que la fabrication de briques, de peinture, de matériaux isolants et de tapis. Veuillez donc contrôler votre enthousiasme. »

Parfois, ses écrits relèvent presque autant de la poésie que de la finance : « La frontière séparant l’investissement de la spéculation, qui n’est jamais bien définie, devient encore plus floue quand la plupart des gens actifs sur les marchés connaissent des triomphes. Il n’y a rien de mieux pour anesthésier la rationalité comme de grands paquets d’argent facile. Dans un tel environnement, les gens habituellement équilibrés glissent vers un comportement ressemblant à celui de Cendrillon au bal. Ils savent qu’à la fin des festivités – c’est-à-dire la spéculation sans fin des compagnies ayant de gigantesques valeurs comparées aux bénéfices qu’elles devraient générer dans l’avenir – il n’y aura que des citrouilles et des souris. Mais ils ne veulent pas manquer une seconde de cette incroyable fête, planifiant tous de quitter le bal quelques minutes avant minuit. Leur problème, c’est qu’ils dansent dans une pièce où les horloges sont dépourvues d’aiguilles. »

L’homme pratique la transparence financière comme une religion et peut se montrer lapidaire envers ceux qui ne le font pas : « Les bilans financiers et les états de revenus des assureurs peuvent être de vrais champs de mine. » Ou carrément insolent : « Lorsque nous lisons des rapports financiers, nous ne manifestons aucun intérêt envers les photos du personnel, des usines ou des produits. Les références au BAIIA nous font frissonner – le management pense-t-il vraiment que la bonne fée des dents paiera pour les dépenses en capital ? »

Warren Buffett est tellement riche qu’il pourrait se payer pratiquement n’importe quoi. Pourtant, il se contente de jouer au golf et de voyager pour ses affaires, passant l’essentiel de son temps au bureau. Ce train de vie modeste, il l’applique à sa compagnie, affirmant au passage qu’il rejette les généreux régimes d’options accordés aux dirigeants d’entreprises, suscitant du même coup une énorme controverse dans les milieux financiers. « Nous ne manifestons aucun intérêt envers les gros salaires, les options ou les autres moyens d’obtenir un avantage sur vous, écrit-il. Nous ne cherchons à faire de l’argent que quand nos partenaires en font et dans exactement les mêmes proportions. De plus, quand je fais quelque chose de stupide, je tiens à ce que vous puissiez vous consoler en sachant que ma situation financière est affectée proportionnellement à la vôtre. » Ou encore : La taille de notre chèque de paie ou de nos bureaux ne sera jamais reliée à celle de notre bilan financier. »

Et il en profite toujours pour faire la leçon à la communauté financière : « Nous reconnaissons sincèrement qu’il y a eu création d’énorme valeur financière au cours de la dernière décennie par de nouvelles ou de jeunes entreprises, et il y en aura encore plus à venir. Mais la valeur est détruite, pas créée, par toute compagnie qui perd de l’argent durant son existence, peu importe sa valeur temporaire accordée par les marchés boursiers. »